Bateau qprès l'accident hivers 2020 au large de la pointe de chats de Groix ayant couté la vie à une équipière .

Analyse des risques et prévention

Notre société actuelle est souvent caractérisée par la prise de risques. Dans le milieu professionnel ou dans les loisirs ceux ci sont présents parfois même recherchés. En fonction des contextes et des cadres institutionnels, une place plus ou moins grande leur sera accordée. Le risque a des effets inéluctables sur la santé des coureurs au large. Les bateaux sont sans cesse plus puissants et perfectionnés. Des maxi trimarans construits pour s’attaquer au record du tour du monde, aux bateaux IMOCA et aux mini 6,50, les marins doivent sans cesse savoir tout maitriser dans des épreuves longues et difficiles.

Les épreuves en solo comme la mythique course du Vendée Globe, crées l’engouement sans doute par les dangers qu’elles contiennent. Les appréhender tous durant la préparation des skippers est délicat et difficile. En matière de santé les médecins urgentistes sont de plus en plus souvent sollicités pour évaluer les problèmes médicaux et limiter leurs impacts. L’urgence médicale à bord devient une crainte affichée. Le skipper sur un projet long ne devra pas défaillir après le départ pas plus que son bateau. Néanmoins la collaboration interdisciplinaire alors nécessaire qui peut exister dans d’autres pratiques sociales à risque n’est pas toujours encore bien codifiée. Chacun œuvre dans sa partie. Le staff technique d’un coté, le préparateur physique de l’autre, Les médecins du sport, les kiné, Le médecin de la course… les urgentistes proposant leur stage de formation médicale et la dotation pharmaceutique de bord comme une prestation de service isolée.

Il est bien difficile de définir quelles sont les valeurs de références et quelles peuvent être les normes, concernant une course aussi absolue qu’un tour du monde en solitaire ?

Qu’est-ce qu’un risque ?

Les risques sont en général bien connus des assureurs dont c’est le métier : c’est la probabilité de perdre quelques choses. Dans cette course beaucoup de bateaux ont été abimés voir perdus, cela était prévu. Le risque pour le marin en terme de santé est différent. C’est celui d’avoir une altération de son intégrité physique le rendant vulnérable, incapable de mener la course à son terme certes, mais surtout l’exposant à un handicap définitif, voir à une perte de vie. Ce risque est appréhendé de façon variable par le skipper qui part, mais est-il pour autant acceptable ?

Identifier le danger c’est prendre en compte les menaces qui peuvent provoquer l’accident. Le médecin qui l’accompagne dans sa préparation est toujours hanté par un cruel dilemme. Il sait que toutes les conditions ne sont pas prévisibles. S’il démissionne et refuse de donner ses conseils dans un projet qu’il peut juger déraisonnable, les conséquences d’un accident prévisible seront encore plus délétères. Les actions possibles sont réalisées alors plus ou moins intuitivement. La préparation médicale du marin doit permettre d’identifier les dangers, estimer leur risques et les caractériser afin d’en réduire l’impact ou la survenue. Elle débute intuitivement comme le recommande le règlement de course par la constitution d’une dotation de bord et se poursuit par une formation médicale.
Il faut prévoir et imaginer quelles pathologies médicales, pourraient avoir des conséquences dramatiques sans traitement seul au milieu de l’océan.

 

Enjeux de la formation et de la pharmacie

Il est impossible d’embarquer à bord un hôpital de campagne, comme il est hasardeux de croire le marin apte à l’exercice de tout diagnostic et thérapeutique. On choisit donc dans la pharmacopée et les gestes à enseigner ceux qui auront leur plus grand gain face aux risques évalués. Mieux vaut prévenir que guérir. Cet adage trouve toute son importance dans ce contexte. Il faut prévenir l’évolution de pathologies évolutives depuis le départ. Le dépistage fait aussi partie de la préparation. Un bilan dentaire, un dépistage des capacités d’adaptation à l’effort, une préparation physique, le calcul d’apport hydrique et caloriques suffisants, des conseils de gestion du sommeil ne sont qu’une partie des mesures préventives prises. De l’ensemble des données épidémiologiques connues sur les accidents à bord des bateaux on déduira les quantités et le type de médicaments à emmener (1,2).

Des collyres pour les yeux, des antidouleurs, des moyens de contentions pour les articulations sollicitées à l’embraque. D’autres risques sont plus difficiles à appréhender. Le comportement psychologique seul en pleine tempête, ou devant une situation imprévue et dangereuse. Les skippers sont sélectionnés avec leurs bateaux par une série d’épreuves avant le départ de ces grandes courses. Quelque part la sélection de leur capacité d’adaptation se fait sur le tas. Ce sont des hommes et des femmes de l’extrême. Leur connaissance et expérience de la mer sont accrues. Ils et elles savent répondre à toutes sorte d’imprévu et maitrisent les techniques de sécurité. Néanmoins le pratiquant peut aller trop loin dans le jeu des limites sécuritaires où il peut se faire surprendre par une nature imprévisible.

Il faut imaginer pour le médecin qui l’assiste avant le départ le pire. Afin de pouvoir appliquer la prévention comme solution.
Ces concepts ont été développés il y a plusieurs années dans le cadre de accidents de la route. Avec ces bateaux à haute vélocité, l’actualité récente nous a confirmé, que les traumatismes retrouvés se rapprochent de ceux trouvés en accidentologie routière. De la fracture de fémur, au volet costaux, et aux entorses cervicales graves (3, 4,5,6), les cinétiques des accidents sont conséquentes.
L’accident se produit souvent quand l’énergie est hors contrôle. Le skipper doit réaliser un geste qui dépasse ses capacités de performance. Son niveau de compétence est diminué, par la fatigue, ou des capacités physiques amoindries, il est ainsi dépassé par une situation qu’il maitrise d’habitude. Quand ces deux fonctions se cumulent l’accident est encore plus probable. Les blessures occasionnées (coupure, fracture, hypothermie) sont toujours la conséquence de la rencontre du marins avec un agent (l’eau, un élément du bateau, un outil..) dans un environnement souvent peu contrôlable (mer formée, bateau retourné, ou en mouvement).
Le seuil et l’intensité des échanges d’énergie entre l’hôte et l’agent détermineront l’apparition ou non d’une blessure et sa gravité.

Prévoir le risque

La prévision de ce risque par le marin n’était peut-être pas connue. Dans cette manœuvre la culture sécuritaire était tout orientée vers le risque de chute à la mer. Le dispositif sécuritaire généraliste mis en place avant la course (formation, pharmacie, assistance..) n’intervient qu’une fois que la source du danger a touché sa cible et provoqué l’accident. Il aura permis d’atténuer l’impact subi. Bien maitriser sa culture d’action et sa logistique font également partie de la prévention des risques.L’objectif du médecin urgentiste assistant les coureurs est de prévoir et prévenir les blessures. Par la connaissance du skipper de son vécu, et également par l’accumulation des observations recueillies il peut proposer plusieurs niveaux d’action afin d’engendrer des changements de comportements durables.

 

Avant les accidents, la prévention primaire prévient la survenue de blessures. Dans un contexte plus général par exemple expliquer les dangers du tabac permet et limiter le nombre de patients qui fument et d’éviter un nombre considérables de maladies ( cancers, maladies cardio vasculaires). Il est acquis maintenant par les marins que leur rencontre avec l’eau est à éviter. En prévention plusieurs mesures sont mises en place. Le marin évite les manœuvres à risque, le bateau a un plan de pont étudié pour limiter les risques de chute. Il cherche à prévenir l’apparition initiale du risque. Le comité de course se joint à cette prévention en n’hésitant pas à retarder un départ si les conditions météo sont trop mauvaises, ou à prévenir les équipiers quand ils s’approchent d’une zone de dépression.
Pour prévenir les conséquences où la libération du facteur de risque les coureurs s’équipent de vêtements de protection adaptés lors des manœuvres les exposants. Ils sont munis de gilets de sauvetage auto-gonflants, éventuellement d’une balise, et s’arnachent. Enfin si la rencontre avec l’eau s’avère quasi inéluctable il sont munis d’une combinaison de survie type TPS retardant les effets de l’hypothermie. On sépare alors l’agent de l’hôte par cette ultime barrière.

 

Stratégies de Prévention

 

Le Dr Haddon a proposé une liste de stratégies de base pour la prévention des accidents dont on vient de décliner quelques unes. Ce listing peut servir pour essayer de maitriser l’ensemble des situations à risque possible à bord. Nous voyons dans quelques exemples ci dessus non exhaustifs quelques mesures de prévention pour éviter le contact avec l’eau. L’éducation a pour but de faire comprendre les risques, d’analyser les mesures simples de prévention pour que le marin y adhère et modifie son attitude en connaissance de cause.
En apprenant les comportements et les risques médicaux possibles la perception d’un risque acceptable est modifiée. En effet connaissant les effets de l’hypothermie et de la noyade, et la limite des  thérapeutiques en solitaire, le skipper sera d’autant plus sensible à sa prévention.

 

Les règlements de courses peuvent également influencer les choses (8). Le test de retournement imposé au bateau en est un exemple. Ces lois interdisent certains comportements, et rendent obligatoires des mesures. Celles ci ont peu d’efficacité si elles ne sont pas comprises et déclinées dans leur suite. Qui n’a pas ralenti à la vue d’un radar sur le bord de la route pour ré accélérer ensuite ? Elles doivent être complémentaires de la compréhension des risques encourus. Concernant la vitesse sur la route par exemple les campagnes de sensibilisation TV servent à cela. L’une des façons les plus efficaces de prévenir la survenue  des blessures est d’adapter la machine, à l’homme et l’environnement. Ces mesures passives ne demandent aucun effort de la part des individus. Les bateaux deviennent insubmersibles par exemple, les balises de détresse se déclenchent de façon automatique, les secours sont organisés à l’avance…

Identification des risques

Une surveillance, permet de récolter l’ensemble des données médicales, sur une communauté donnée. Cet aspect indispensable pour permettre l’analyse de causes et proposer des mesures préventives est encore insuffisant. L’institut maritime de prévention (IMP) réalise ce travail pour les accidents en mer sur les navires professionnels. On retrouve par contre très peu d’articles ou de base de données dans le domaine de la course au large. Les connaissances effleurent seulement en cas d’accidents particulièrement médiatisés. C’est souvent  seulement les bruits de pontons qui permettent de connaître quelques accidents s’étant produits ici ou là et leur conséquences. Cela est dommageable car ne permet l’adaptation de mesures préventives que dans les cas extrêmes.

 

Auteur Dr Jean Marc Le Gac Aout